Histoire sur le jade

Récit

Histoires de jade
Ce que la Chine raconte de sa pierre

Deux pieds coupés pour un caillou, seize villes offertes en échange, un sceau perdu dans l'incendie d'une tour : quatre récits que les Chinois se transmettent depuis vingt-six siècles, et qui expliquent pourquoi le jade y vaut plus que l'or.

« On peut estimer l'or, mais le jade est inestimable. » Le dicton résume tout. Dans notre civilisation, l'or est la devise internationale par excellence ; dans celle de l'empire du Milieu, il ne soutient pas la comparaison.

Le point de départ

Une pierre sacrée, pas une pierre précieuse

Dans la Chine d'il y a 9 000 ans, le jade était vu comme l'intégration des essences vivantes du Ciel et de la Terre. Il n'était donc pas précieux au sens marchand : il était sacré.

La différence se lit dans la façon même dont les deux civilisations découpent leur préhistoire. L'Occident compte les âges de la pierre, du bronze et du fer. La Chine compte les âges des armes de pierre, de jade et de bronze — le jade y occupe la place que le bronze tient ailleurs. Sous les Shang puis les Zhou, sabres et épées de jade étaient les symboles de la puissance de l'homme.

Pour la pierre elle-même — néphrite, jadéite, gisements et expertise — voir notre guide gemmologique du jade.

Le jade brut : rien n'y annonce ce qu'il contient.
Le jade brut : rien n'y annonce ce qu'il contient.
Le phénix ne se pose que sur des pierres de jade.
Mythologie chinoise — la conviction qui va coûter ses deux pieds à Bian He
Premier récit

Seize villes contre une pierre

Le jade « He » est le plus célèbre de Chine. L'histoire remonte à 650 av. J.-C. Un homme de l'État de Chu, Bian He, observe un phénix qui se pose sur une crête montagneuse — dans ce qui est aujourd'hui la réserve naturelle de Shennongjia. Convaincu qu'un trésor se cache là, il ratisse le sommet et finit par en rapporter un gros morceau de jade brut, qu'il présente fièrement au roi Li.

Le lapidaire de la cour examine la pierre et déclare qu'elle n'a aucune valeur. On ampute Bian He du pied gauche pour le punir d'avoir causé cette déception. À l'accession du roi Wu, il offre de nouveau son trésor : même verdict, il y perd le pied droit.

Quand le roi Wen monte sur le trône, Bian He porte sa pierre à la porte du palais et y reste sept jours et sept nuits, à pleurer. Le roi envoie quelqu'un s'enquérir de ce chagrin — l'amputation passait alors pour une punition légère. Bian He répond qu'il ne pleure pas ses membres, mais de voir un présent inestimable pris pour un caillou, et un sujet loyal pour un imposteur.

Le roi Wen ordonne que le bloc soit fendu. On y découvre le jade pur. On le nomme « jade He », en l'honneur de la fidélité de Bian He — et l'estime pour cet homme devient telle que l'État de Qin propose de céder seize de ses villes à l'État de Chu en échange du seul trésor.

Le récit dit deux choses à la fois : le respect que les Chinois portent au jade, et une conception de la loyauté depuis longtemps désuète. Le sens des priorités de Bian He, pour qui deux pieds pesaient peu au regard de la quête, n'a plus grand-chose d'exemplaire — il reste éloquent.

Deuxième récit

Le sceau du Mandat du Ciel

221 av. J.-C.

Le sceau est taillé

Le premier empereur des Qin, ayant unifié la Chine, fait façonner dans le jade He un sceau gravé de huit caractères déclarant son propriétaire titulaire du « Mandat du Ciel, de même que de la longévité et de la prospérité éternelle ». Autrement dit : de la puissance impériale absolue.

207 av. J.-C.

Il change de dynastie

Liu Bang impose à Xiang Yu d'attaquer le palais des Qin et de forcer l'empereur Ziying à remettre le sceau. Vainqueur de Xiang Yu, Liu Bang fonde les Han et le renomme « Sceau du mandat de la dynastie des Han ».

9 apr. J.-C.

L'impératrice le jette à terre

Wang Mang, lié à la famille impériale par sa mère, usurpe le trône d'un empereur de deux ans. Quand il exige le sceau, l'impératrice douairière le jette au sol de colère. Les dommages sont réparés à l'or.

VIe-IXe s.

Il traverse les Sui et les Tang

Le sceau est légué d'une dynastie à l'autre, chacune confirmant qu'il signifie le mandat du Ciel et que son détenteur en est le fils mandaté.

936

Il disparaît dans un incendie

Son dernier propriétaire, Li Congke, est défait par l'armée des Kitan. Emportant le sceau, l'empereur vaincu se réfugie dans une tour isolée et y met le feu. Li Congke périt ; le sceau du Mandat du Ciel est perdu pour l'éternité.

Troisième récit

L'accessoire du divin

Puisque le jade incorporait les essences vivantes du Ciel et de la Terre, les chamans s'en servaient d'instrument de communication avec les dieux — un type de jade étant assigné à chaque divinité.

Le rituel du moulage des languettes du dragon accompagnait l'accession au pouvoir : le nouveau dirigeant gravissait le plus haut sommet d'une montagne connue et y jetait des languettes de jade gravées, pour informer les dieux de la Montagne. Quand l'empereur tombait malade, son chaman y montait à sa place et y déposait des languettes gravées de prières. Le rituel a été confirmé par la découverte, au pied du mont Huashan, de deux languettes de la période des Royaumes combattants, gravées de chaque côté de prières pour le rétablissement du roi des Qin.

On croyait aussi le jade capable de chasser les mauvais esprits — ce qu'attestent les cong, prismes carrés percés d'un orifice rond et portant de sobres représentations de chamans. Et on le croyait capable de préserver les corps de la putréfaction : les costumes funéraires de plaques de jade cousues au fil d'or en sont la preuve la plus spectaculaire.

Le dragon : la figure que le jade sculpté a le plus servie.
Le dragon : la figure que le jade sculpté a le plus servie.
Un homme véritable préférerait mourir en fragment de jade plutôt que de vivre comme une tuile d'argile entière.
Yuan Jinghao, vers 560 — ces mots lui ont coûté la vie
Quatrième récit

Le fragment de jade et la tuile entière

Le proverbe remonte à l'an 550. L'empereur Xiaojing, des Wei de l'Est, est évincé par son premier ministre Gao Yang, qui fonde les Qi du Nord. L'année suivante, Gao Yang fait tuer Xiaojing et ses trois fils.

Dix ans après l'usurpation, une éclipse solaire se produit — de très mauvais augure dans la Chine antique. Craignant d'y lire une menace pour son trône, Gao Yang décide de massacrer les 700 membres des 44 familles du clan de Xiaojing. La nouvelle atteint les branches les plus éloignées de l'ancienne maison impériale, terrifiées à l'idée de subir le même sort.

Réunis pour chercher comment échapper à la mort, un magistrat de district nommé Yuan Jing'an propose d'adopter le nom de Gao, en signe de loyauté à la dynastie régnante. Son cousin Jinghao répond avec mépris : à quoi bon abandonner son clan ancestral simplement pour rester vivant ? Un homme véritable préférerait mourir en fragment de jade plutôt que de vivre comme une tuile d'argile entière.

Jing'an rapporte les paroles de son cousin à Gao Yang. Jinghao est arrêté et exécuté. Jing'an, devenu Gao, obtient une promotion — puis tombe malade et meurt trois mois après celui qu'il avait dénoncé. Dix-huit ans plus tard, les Qi du Nord s'effondrent. La phrase de Jinghao, elle, se cite encore.

Le jade

Une matière, mille usages

Le vert impérial, référence absolue.
Le vert impérial, référence absolue.
La sculpture animalière, tradition ininterrompue.
La sculpture animalière, tradition ininterrompue.
La ténacité du jade autorise des parois très fines.
La ténacité du jade autorise des parois très fines.
Symbolique

Les quatre vertus de Confucius

01

La douceur → la bienveillance

Confucius comparait le toucher agréable du jade poli à la bienveillance. C'est la seule des quatre vertus qui se perçoive avant de voir la pierre.

02

La dureté → la droiture

Le jade résiste. La néphrite est la matière naturelle la plus tenace connue — plus difficile à briser que l'acier à section égale. D'où l'assimilation à la rectitude.

03

La diversité des couleurs → l'esprit d'initiative

Du blanc « graisse de mouton » au vert impérial, en passant par le lavande et le noir : le jade ne se laisse pas réduire à une teinte.

04

La translucidité → la fidélité

Rien ne s'y cache. C'est de là que vient la formule appliquée à la femme idéale : « pure comme le jade et translucide comme la glace ».

05

Le jade et le qi de celui qui le porte

On tenait pour acquis qu'une parure de jade interagissait avec son porteur : l'esprit de la pierre se fondait à son qi, ce qui se lisait au lustre accru et à la texture plus fine du jade porté par une personne en santé — et devait, à l'inverse, hâter le rétablissement d'un malade.

06

Un signe de rang, jamais un simple ornement

Les femmes de haute naissance, célébrées par la poésie classique, portaient colliers, bracelets, pendentifs et boucles d'oreilles de jade qui tintaient à leur pas. Mais « un homme de vertu n'enlève pas son jade sans raison valable » : la parure disait la culture morale, pas la fortune.

Questions fréquentes

Questions sur le jade dans la culture chinoise

Pourquoi le jade vaut-il plus que l'or en Chine ?

Parce qu'il n'a jamais été une monnaie mais un sacré. Depuis 9 000 ans, il est tenu pour l'intégration des essences du Ciel et de la Terre : instrument des chamans, sceau du Mandat du Ciel, gardien des corps. L'or s'estime, le jade non — d'où le dicton.

Le jade He existe-t-il encore ?

Non. Taillé en sceau impérial par le premier empereur des Qin, il a traversé sept siècles et cinq dynasties avant de disparaître en 936 dans l'incendie de la tour où Li Congke, vaincu, s'était réfugié. Aucune trace n'en a jamais été retrouvée.

Qu'est-ce qu'un cong ?

Un objet rituel néolithique : un prisme carré percé d'un orifice cylindrique, taillé dans le jade, portant de sobres représentations de chamans. On lui prêtait le pouvoir de chasser les mauvais esprits ; c'est l'une des formes les plus anciennes et les plus constantes de l'art chinois.

Les costumes funéraires de jade ont-ils vraiment existé ?

Oui. Des combinaisons entières de plaques de jade cousues au fil d'or ont été exhumées de tombes princières Han. Elles répondaient à la croyance selon laquelle le jade préservait les corps de la putréfaction.

Où voir des jades anciens ?

Au musée du Palais national de Taipei, qui conserve près de 5 000 pièces de toutes les époques chinoises, et au Palais impérial de Pékin. Hors d'Asie, le Minneapolis Institute of Art détient la plus belle collection de jades archaïques. Voir notre répertoire des musées d'orfèvrerie.