Coco Chanel a tué la perle pour ne pas pleurer un mort
Coco Chanel a tué la perle.
Pour ne pas pleurer un mort.

Décembre 1919, route de Cannes. La Rolls-Royce de Boy Capel quitte la chaussée. L'homme qui avait financé sa première boutique. Le seul, écrira-t-elle, qu'elle ait jamais aimé. Quand Chanel revient à Paris, elle porte à son cou le sautoir qu'il lui avait offert : trois rangs de perles fines.
L'homme qui avait financé la première boutique de Deauville. L'homme qu'elle attendait tous les soirs. Le seul, écrira-t-elle plus tard à Paul Morand, qu'elle ait jamais aimé. Chanel s'effondre dans une chambre du Cap-Ferrat. Elle y reste des semaines.
Quand elle revient à Paris, elle porte au cou son sautoir. Trois rangs de perles fines. Le cadeau de Boy. Le sautoir.
Cinq ans plus tard, elle lance les bijoux fantaisie. Verre soufflé chez Gripoix, métal coulé, pierres de pâte, perles de coton et de cire. Le monde du luxe s'indigne : la couturière la plus riche de Paris démocratise le faux ?
Trois rangs de perles fines, devenus, sans cet homme, un poids autour de son cou.
Les biographes, Edmonde Charles-Roux, Justine Picardie, ont longtemps cherché la stratégie commerciale derrière le geste, en vain. Reste une phrase, prononcée à Misia Sert au début des années 1920.
Je ne mets des perles que pour mieux les avilir.
Coco Chanel, à Misia SertAvilir. Le mot est cruel. Il dit que le luxe de Boy Capel, le luxe des femmes entretenues qu'elle avait été, le luxe d'avant-guerre, ce monde-là devait cesser. Un refus, donc. Refus du luxe assigné. Refus du luxe-portrait. Refus d'un cadeau d'amour devenu, sans cet homme, un poids autour de son cou.
Chanel n'a pas démocratisé la perle, elle s'est vengée d'elle. Et c'est peut-être pour cela qu'un siècle plus tard, les femmes les plus puissantes du XXe siècle ont porté, sans en rougir, des perles de verre filé. Parce qu'un jour, une femme à qui on avait offert le vrai a décidé que rien, pas même un sautoir de perles fines, ne valait plus que la liberté de choisir ce qu'on portait.
Un récit signé par la rédaction des Cahiers Gemperles, d'après la correspondance de Gabrielle Chanel avec Paul Morand et les biographies d'Edmonde Charles-Roux et Justine Picardie.
Le pari de Cléopâtre
La nuit où une perle valait une fortune d'État, dissoute dans une coupe de vinaigre.
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